La Russie au programme de la 1ère des conférences Aflec 2014-15 (2)
Il y a un an, commençait la série de dix conférences aflec sur l’Union européenne. Voir AFLEC St-Berthevin : conférences du professeur Barrieu sur l’Europe (16 octobre 2013) et AFLEC Saint-Berthevin (Mayenne) : formation sur l'Union européenne (23 décembre 2013).
Cette année, avec le même professeur d’économie, Philippe Barrieu, une cinquantaine de personnes se sont inscrites à la nouvelle série de conférences 2014-2015 sur le thème « La croissance, ailleurs », c’est-à-dire, en Russie, en Chine, en Asie de l’est, en Inde, au Brésil, aux USA, en Indonésie, en Pologne et en Europe de l’est, en Afrique, celle qui peine et celle qui décolle.
Russie : bienfaits et limites d’une économie de rente
Introduction : loin d’une grande puissance économique
I) La manne pétrolière
1 Les recettes fiscales
2 La progression du niveau de vie moyen
3 Le moyen de pression politique et diplomatique
II) Une société déstructurée
1 La mainmise des oligarques
2 Une économie mafieuse
3 La problématique démographique
Conclusion : la menace du schiste
Voir la 1ère partie : La Russie au programme de la 1ère des conférences AFLEC 2014-2015
Voici le texte (qui se trouve sur le site Internet) concernant la seconde partie et la conclusion.
II) Une société déstructurée
Partout où coule le pétrole, la société donne des signes inquiétants de faiblesse, tant la richesse pétrolière est tentante du fait de sa relative facilité d’exploitation et de sa très forte rentabilité.
1 La mainmise des oligarques
Les oligarques sont ces quelques centaines de personnes, au maximum, qui ont mis la main sur l’exploitation pétrolière et gazière, la plupart anciens apparatchiks du parti communiste.
Au moment de l’effondrement de l’URSS, et de la privatisation à marche forcée (sur les conseils du FMI !!) qui en a suivi, ce sont ces anciens dignitaires, du fait de leurs connaissances, de leur position près du pouvoir, de leur entraide mutuelle (et de leur absence totale de scrupules) qui ont acquis les champs pétrolifères et gaziers et qui ont fondé les entreprises pétrolières actuelles, à l’image de Ioukos, Gazprom…
A titre d’exemple, en 2003, Ioukos produisait plus de pétrole que le Qatar et réalisait 20% de la production pétrolière mondiale.
Ces oligarques se sont livrés à une lutte sans merci entre eux, en particulier depuis l’arrivée de M Poutine au pouvoir en 2000, en témoigne l’arrestation du fondateur de Ioukos : Mickaël Khodorkovski (libéré en Décembre 2013).
Ces oligarques sont devenus en très peu de temps immensément riches, à l’image d’ailleurs de M Poutine, crédité d’une fortune personnelle de 40 milliards $ par l’hebdomadaire américain « Forbes ».
On assiste alors en Russie à une concentration de richesses entre quelques mains sans précédent, même aux Etats-Unis qui s’y connaissent pourtant en inégalités. 0.0008% de la population russe (soit 135 personnes) détiennent 35% du patrimoine russe ! 1% de la population détient 71% de ce patrimoine.
A titre de comparaison, les 10% de français les plus riches ne détiennent « que » 48% du patrimoine en 2010 et 1% des français les plus riches en détient 27%.
La notion de revenu moyen en Russie, dont nous avons dit qu’il était en progression n’a guère de sens. Le revenu médian est beaucoup plus significatif et il n’est que de 530 € par mois (en 2011).
Dés lors, le seuil de pauvreté en Russie est de 219.6 € par mois, et 12% de la population est en dessous de ce seuil, ce qui explique assez largement la violence sociale qui existe dans ce pays.
Il faut également remarquer que les oligarques ne font guère profiter la population de leur richesse, dans la mesure où ils l’investissent largement (et souvent à l’abri) à l’étranger.
Un peu partout dans le monde (et en France en particulier) on voit fleurir les investissements immobiliers et sportifs, et les achats compulsifs de nouveaux riches. Tant mieux pour notre économie (?) mais tant pis pour le développement de la Russie.
Plus globalement, le pouvoir des oligarques ne s’arrête pas à leur pouvoir économique : il est aussi un pouvoir politique (Poutine doit son pouvoir et sa richesse à son appartenance à ce cénacle), diplomatique, culturel et même religieux : la hiérarchie orthodoxe russe soutient avec ferveur cette puissance financière, qui le lui rend bien, y compris sur le plan légal.
Ce phénomène d’enrichissement de quelques uns est propre à tous les pays riches en matières 1° : le pays est riche et la population est pauvre. Nous retrouverons plus tard cela en Afrique.
2 Une économie mafieuse
Le problème est qu’à force de vivre en clan, à force de ne concevoir l’économie que comme un rapport de force spoliateur, les oligarques ont fini par créer une économie mafieuse au sens littéral du terme. La Russie est aujourd’hui le pays « développé » où la sécurité des investissements est la moins respectée, où le vol de propriétés et le vol intellectuel le plus fréquent, et où la corruption est la plus répandue. Et ce mal ne frappe pas que les oligarques : on y retrouve bien sûr les mafias traditionnelles, ultra violentes la plupart du temps, mais également une bonne partie des citoyens qui finissent par considérer que le vol et la tricherie sont des comportements économiques « normaux ».
Dans ces conditions, il semble difficile de vouloir développer l’investissement international. La Russie est à la 9° place mondiale des investissements entrants en 2012.
Cela représente 51.5 milliards $ en 2012, et l’investissement étranger total en Russie est de 509 milliards $ (à comparer aux 1095 milliards $ de la France !).
Surtout, l’origine des fonds investis en Russie laisse « perplexe » : On se doute un peu tout de même que l’investissement de Chypre, du Luxembourg et des Iles vierges britanniques est d’origine « douteuse » et à des fins moyennement productives.
La réalité est claire : il s’agit d’argent placé dans des paradis fiscaux, nettoyé par ces mêmes paradis, et réinvesti dans leur pays d’origine, avec toute la blancheur voulue.
Cette ambiance mafieuse finit par décourager les vrais investissements, à buts productifs, même si le marché russe est tentant et porteur.
Mais en même temps qu’il est tentant, il est verrouillé par toute une série de règlementations strictes, visant officiellement à protéger les intérêts souverains de la Russie, et officieusement ses intérêts privés. Cela permet également au pouvoir en place, et à ses fonctionnaires, d’offrir (mais pas gratuitement !!) des moyens de contourner ces règlements aux entreprises étrangères et locales qui le désirent.
3 La problématique démographique
La société russe est donc une société hyper violente et très déstructurée, et cela se ressent en matière de démographie : la Russie se dépeuple assez rapidement, elle perd ses forces vives, même si les choses ont l’air de s’améliorer un peu ces derniers temps.
En l’espace de 20 ans, la Russie a perdu 5.6 millions d’habitants et dans une hypothèse moyenne elle devrait en perdre autour de 36 millions jusqu’en 2050.
A cette date elle ne compterait plus que 107 millions d’habitants contre pratiquement 75 millions pour la France. 32 millions d’habitants d’écart seulement contre pratiquement 89 millions en 1990.
Et ce n’est que l’hypothèse moyenne : une autre hypothèse ramènerait la population russe en 2050 à 88 millions d’habitants ! C’est d’autant plus préoccupant que l’accueil par les russes des migrants du sud n’est guère « cordial » !
Cet affaiblissement démographique russe a deux raisons :
- d’une part les femmes russes (comme dans beaucoup de pays) font de moins en moins d’enfants, malgré une légère reprise actuelle : on ne compte plus que 1.3 enfant par femme (France : 2,
Allemagne, Italie, Espagne… : 1.5).
En Russie, comme dans ces pays, les difficultés du logement, la dureté de la vie professionnelle, l’impossibilité ou presque de pouvoir faire garder ses enfants… dissuadent de faire des enfants.
Confrontées au choix classique entre travailler ou materner, les jeunes femmes russes, comme partout ailleurs, préfèrent désormais travailler.
- mais ce qui est surtout propre à la Russie, c’est sa mortalité très élevée : de tout le monde « développé » la Russie a l’une des espérances de vie les plus faibles : 75 ans pour les femmes (France : 85 ans) et 64 ans pour les hommes (France : 78.7 ans) : pratiquement 15 ans d’écart entre la France et la Russie !
La faiblesse de cette espérance de vie, surtout masculine s’explique facilement par :
- l’alcoolisme forcené, lui-même reflet d’une société en profond malaise
- l’état déplorable (le mot est faible) de la plupart des structures sanitaires en dehors de quelques grands centres.
- les conditions de vie générales difficiles, l’accès à la nourriture saine rarement réalisé, le travail difficile, les conditions climatiques, l’indifférence envers les plus pauvres…
- on y rajoutera de plus en plus les problèmes de pollution, dans un pays où la circulation est devenue en peu de temps démentielle, les voitures les plus polluantes omniprésentes, sans parler de la pollution industrielle et des feux de forêt. Et sans oublier non plus les conséquences de Tchernobyl, même si ce sont surtout l’Ukraine et la Biélorussie qui sont les plus touchées.
Conclusion : la menace du schiste
L’avenir de la Russie est donc incertain, entre manne pétrolière, promesses de développement, mais aussi économie mafieuse et sous contrôle et société malade.
Et cette incertitude pourrait bien s’accroître avec la révolution du gaz et du pétrole de schiste. Car alors, la Russie risquerait de perdre son pouvoir de pression diplomatique et économique.
D’ores et déjà, aux yeux des américains, la Russie est un pays qui compte moins, depuis qu’ils ont retrouvé leur indépendance énergétique.
L’Europe, elle-même, même si elle n’est pas aussi riche que les Etats-Unis, pourrait un jour alléger nettement la pression gazière russe.
A titre d’exemple, il y aurait dans le sous sol français l’équivalent (à confirmer) de 107 années de consommation de gaz. Et l’un des problèmes de la Russie, c’est que justement ses réserves à elle ne sont que de nature conventionnelle pour l’essentiel.
Concernant la Russie, une autre approche a été présentée, le 23 septembre 2014, lors du colloque La Russie en Europe organisé par la Fondation Res Publica. Les actes de ce colloque seront prochainement publiés.
Voir aussi : La Russie et les sanctions : son retournement vers l'Asie est irréversible
Cet article est le 194ème paru sur le blog CiViQ et le 32ème, catégorie Europe Continent