La Russie au programme de la 1ère des conférences AFLEC 2014-2015

Publié le par Michel Sorin

La Russie est riche par son pétrole et son gaz mais n’a pas une économie riche

 

Il y a un an, commençait la série de dix conférences aflec sur l’Union européenne. Voir AFLEC St-Berthevin : conférences du professeur Barrieu sur l’Europe (16 octobre 2013) et AFLEC Saint-Berthevin (Mayenne) : formation sur l'Union européenne (23 décembre 2013).

Cette année, avec le même professeur d’économie, Philippe Barrieu, une cinquantaine de personnes se sont inscrites à la nouvelle série de conférences 2014-2015 sur le thème « La croissance, ailleurs », c’est-à-dire, en Russie, en Chine, en Asie de l’est, en Inde, au Brésil, aux USA, en Indonésie, en Pologne et en Europe de l’est, en Afrique, celle qui peine et celle qui décolle.

Le 1er octobre 2014, c’était la Russie (Conférence 1). Voir Russie.pdf.

Russie : bienfaits et limites d’une économie de rente

Introduction : loin d’une grande puissance économique

I) La manne pétrolière

1 Les recettes fiscales

2 La progression du niveau de vie moyen

3 Le moyen de pression politique et diplomatique

II) Une société déstructurée

1 La mainmise des oligarques

2 Une économie mafieuse

3 La problématique démographique

Conclusion : la menace du schiste

Voici le texte (qui se trouve sur le site Internet) concernant l’introduction et la première partie.

Introduction : loin d’une grande puissance économique

La Russie se distingue plus aujourd’hui par la crainte qu’elle inspire, par son pouvoir de nuisance diplomatique, par les pressions qu’elle exerce…que par sa puissance économique.

La Russie est sans doute une grande puissance, du fait de sa position stratégique, de ses réserves énergétiques, de son armement nucléaire et de son agressivité diplomatique, voire militaire.

Mais sur le plan économique, sa position est nettement moins enviable : elle n’occupe que le 8° rang mondial par le PIB nominal et le 56° rang mondial par le PIB par habitant.

Dans le groupe des « BRICS » la Russie se distingue par une potentialité de croissance faible et d’ailleurs par un faible taux de croissance économique.

En 2050, la Russie devrait être très loin de la Chine, des Etats-Unis et de l’Inde, et elle sera dépassée par le Brésil (la France devrait toujours être devant elle, de même que l’Allemagne).

La croissance économique russe s’apparente davantage à une croissance à l’occidentale qu’à celle d’un pays émergent.

Ce n’est donc incontestablement pas la force économique russe qui nous impressionne. Ce sont davantage ses impressionnantes réserves pétrolière et gazière, et surtout l’utilisation qu’elle peut en faire.

La Russie, pour l’instant, a la chance des rentiers : vivre tranquillement de son trésor, sans avoir à faire beaucoup d’efforts productifs.

Mais la leçon de l’histoire est assez claire : la totalité des pays riches en matières 1° sont pauvres sur le plan économique (à l’exception sans doute des pays du Golfe Persique, mais dans un contexte démographique différent).

A l’inverse, les pays les plus démunis en ressources naturelles sont devenus riches (Suisse, Corée, Japon, Europe…) car ils ont du se passer de cette rente facile. Et la rente est pernicieuse : elle développe des comportements proches de la Mafia, elle génère des inégalités extrêmes et elle pousse à délaisser les problèmes du quotidien.

En bref, la rente pétrolière et gazière nous offre le panorama d’une société déstructurée, dure voire dangereuse, et d’un pays menaçant.

Ce genre de pays peut-être fascinant par la richesse de quelques uns, mais on ne peut guère parler de prospérité économique.

I) La manne pétrolière

La Russie est donc riche de son pétrole et de son gaz. Bien entendu, dans un 1° temps, il ne semble n’y avoir que des avantages à cette situation.

1 Les recettes fiscales

La Russie produit chaque jour 10.7 millions de baril de pétrole soit 3905.5 millions chaque année, au prix de 110 $ le baril.

La Russie dispose donc, rien qu’avec le pétrole, d’une manne de 429.55 milliards de $ de recettes pétrolières. Un joli pactole qui correspond à un peu plus du budget total de la France !

Cette manne progresse : en 2005 elle était de 197.6 milliards $. En 9 ans elle a donc été multiplié par un peu plus de deux. Ceci dit, on voit nettement que la baisse des cours du pétrole de 2009 a correspondu à la récession de 2009 (une baisse du PIB de près de 8% !). La manne est fragile et le cours actuel du pétrole est orienté à la baisse : 91.2 $ actuellement.

Il faut ajouter à la manne pétrolière la manne gazière : la production gazière russe de 2012 est de 752 milliards de m³, soit une recette de 162 milliards $.

La Russie peut donc compter sur une recette totale de presque 600 milliards $ par an. De quoi voir venir ! Elle s’en sert principalement pour financer ses dépenses budgétaires : rien d’étonnant alors à ce que le budget russe soit souvent fortement excédentaire, et que la dette publique russe soit pratiquement inexistante : à peine 10% du PIB, soit l’une des plus faibles du monde.

Il s’agit bien entendu de recettes brutes : il faut y enlever les investissements nécessaires au maintien de la production et de l’exportation. A titre d’exemple, la Russie vient d’investir 7 milliards $ dans la construction de son nouveau gazoduc, le « South Stream ».

Sur ces recettes l’Etat russe prélève directement 30% de taxes et impôts : cela assure donc un minimum de rentrées fiscales de l’ordre de 180 milliards $, auxquels il faut ajouter les impôts acquittés par les sociétés pétrolières et gazières (autour de 150 milliards $ selon l’agence internationale de l’énergie).

Cela permet donc bien des dépenses de « nouveau riche », y compris dans le domaine militaire.

Et comme la Russie, comme tous les pays pétroliers, ne parvient pas à tout dépenser, elle a créé un fonds souverain qui investit dans les économies du monde entier : il est doté de 150 milliards $.

Ce n’est pas le plus important du monde, mais c’est déjà une force de frappe financière redoutable.

2 La progression du niveau de vie moyen

La manne pétrolière n’a pas uniquement servi aux recettes budgétaires (et à l’enrichissement de certains, nous le verrons). Elle a permis une augmentation du niveau de vie moyen relativement important : en moyenne le revenu par adulte a été multiplié par 6 depuis 2000. Ce n’est pas négligeable, mais il ne s’agit que d’une moyenne !

Cet enrichissement a deux sources principales :

- d’une part, le très faible coût de l’énergie pour la population russe, et plus globalement le très faible coût de la vie en Russie pour les produits « de base », à l’exception notable du logement : Moscou est aujourd’hui la 3° capitale la plus chère du monde (derrière Londres et Tokyo).

Le litre de super en Russie vaut 0.60 $, soit 0.48 €. A ce prix là, rouler n’est pas un luxe, mais le revers de la médaille est que cela encourage largement le gaspillage énergétique.

- plus globalement, le faible prix de l’énergie, combiné aux perspectives d’extraction, pousse les industries occidentales à venir s’installer en Russie, malgré la forte incertitude légale de ce pays.

C’est en Russie que les prix de l’électricité, du gaz et du fioul pour l’industrie sont les plus faibles. Cela peut attirer les entreprises, avec deux conséquences :

•d’une part, les entreprises occidentales payent souvent mieux les salariés, provoquant ainsi une augmentation en cascade des salaires (en économie, on appelle cela « l’effet de ruissellement »).

•d’autre part cela provoque dans les centres urbains une pénurie relative de main d’œuvre qualifiée (vu l’état de délabrement du système éducatif russe). Cette pénurie favorise à son tour la hausse des salaires.

Une partie de cette hausse est d’ailleurs masquée : si en moyenne les salaires ont triplé depuis 1991, les salaires en tenant compte des dissimulations ont eux quadruplé.

Mais le faible coût de l’énergie favorise le gaspillage énergétique et débouche sur de lourds problèmes écologiques, comme lors de l’été 2012 : il faut deux fois plus d’énergie à la Russie pour produire la même quantité de PIB que la France.

Sur l’évolution du niveau de vie, plusieurs remarques s’imposent :

- on se rend compte d’abord que le niveau des salaires n’a pas encore retrouvé son niveau de 1991, en tous cas pour le salaire officiel.

- le niveau des retraites progresse beaucoup moins vite, et en moyenne, depuis 1991, les retraites ont diminué de 6%.

- le niveau des revenus monétaires (qui inclut donc tous les revenus, y compris les revenus du capital) progresse le plus vite : +31.4% depuis 1991 et surtout une multiplication par 3 depuis 1998.

Ce graphique nous permet surtout de visualiser une fois de plus ce que fut l’effondrement économique de ce pays entre 1991 et 1998, et cela nous permet sans doute de comprendre le désir de revanche et la fierté nouvelle qui animent beaucoup de russes désormais, surtout parmi leurs dirigeants.

Surtout que cet effondrement s’était accompagné d’un effondrement du niveau de vie (-70% en 7 ans !!), de la morale civique et de tous les aspects sanitaires.

3 Le moyen de pression politique et diplomatique.

Le troisième avantage de la manne pétrolière est bien entendu d’offrir à la Russie une puissance géostratégique majeure : la totalité de l’Europe de l’est et la presque totalité de l’Europe de l’ouest sont dépendants du pétrole et du gaz (surtout) russes.

La Chine elle-même est dépendante de par sa proximité géographique et son absence relative de ressources.

Dans le cas de l’Europe, la Russie représente aujourd’hui pratiquement 28% de l’approvisionnement gazier européen, soit 51% des importations de gaz de l’Europe (en acceptant l’idée que la Norvège fait bien partie de l’Europe de l’ouest, à défaut de faire partie de l’Union européenne).

On comprend alors l’arme diplomatique dont dispose la Russie, mais une arme à double tranchant : priver les voisins de gaz et de pétrole c’est également priver la Russie des recettes.

Avec cette mainmise gazière sur l’Europe, la Russie peut exercer plusieurs pressions :

- elle invite bien entendu l’Europe à ne pas se mêler des affaires de la zone d’influence de la Russie, en particulier de la Géorgie (guerre russo-géorgienne en Août 2008)

- elle est un client intéressant, surtout pour des industries occidentales en difficultés : la France n’a pas hésité à vendre 4 Bâtiments de projection et de combat (BPC), armant ainsi un pays aux visées expansionnistes (mais c’est bon pour les chantiers navals de Saint Nazaire qui en construisent directement 2).

- elle peut mener une guerre des prix sur le gaz : certes, ceci aurait des effets dangereux et pourrait pousser l’Europe à rechercher d’autres approvisionnements. Mais des hausses modérées enrichissent la Russie et ne dissuadent pas les Européens.

- enfin, cette dépendance gazière et une arme puissante pour éloigner les européens de leur allié américain.

La manne pétrolière et gazière de la Russie lui permet donc pour l’instant d’améliorer la situation de la population, ses infrastructures et sa puissance diplomatique.

Cette manne est donc un atout. Mais un atout fragile dans la mesure où elle s’accompagne de beaucoup d’effets pervers, que l’on retrouve d’ailleurs dans la presque totalité des pays rentiers (exemple de l’Afrique).

Cet article est le 193ème paru sur le blog CiViQ et le 31ème, catégorie Europe Continent

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Publié dans Europe Continent

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