Chevènement et l'Ukraine : les sanctions, néfastes pour la Russie et l'UE
Le 25ème anniversaire de la chute du Mur a été l’occasion de débats organisés par l’Ambassade d’Allemagne en France. Voir 25 ans de la chute du Mur - Ambassade d'Allemagne
Le jour où le mur de Berlin tomba, le 9 novembre 1989, marqua l’apogée d’une révolution. Les citoyens de la RDA y jouaient le rôle principal : les uns parce qu’ils faisaient tout leur possible pour quitter un pays qui leur refusait la liberté de voyager et arrachèrent l’autorisation de partir en occupant des ambassades à l’étranger ; les autres parce qu’ils affirmaient à haute voix qu’ils voulaient rester en RDA mais avec des réformes fondamentales que le régime ne pouvait accepter sans provoquer sa chute. Malgré ses immenses mesures de sécurité, la RDA s’est écroulée comme un château de cartes en l’espace de quelques mois sous les coups de butoir de ce double assaut. Cette révolution aplanit la voie menant à la fin de la partition et à la réunification de l’Allemagne le 3 octobre 1990.
Perspectives d’avenir franco-allemandes, 25 ans après la chute du mur
À l’occasion du 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin, l’ambassadeur d’Allemagne en France, Mme Susanne Wasum-Rainer, avait convié, lundi 17 novembre, quatre éminentes personnalités françaises et allemandes à débattre à l’Hôtel de Beauharnais. Pendant deux heures, les anciens ministres Joschka Fischer, Hubert Védrine et Jean-Pierre Chevènement, ainsi que l’ancien ambassadeur Peter Hartmann ont éclairé les problèmes du présent et les enjeux de l’avenir à la lumière des 25 dernières années (…).
La problématique brûlante de la crise russo-ukrainienne, introduite par un exposé de Jean-Pierre Chevènement, a vite animé les échanges. L’ancien ministre de la Défense et de l’Intérieur a conclu son analyse en estimant qu’il ne fallait pas traiter cette crise « de manière émotionnelle », que « beaucoup d’erreurs [avaient] été commises de part et d’autre » et que « la voie des sanctions [était] contre-productive pour l’Europe ». Selon lui, il « faut s’allier à la Russie ». Sa vision n’a pas convaincu l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer qui s’est fermement opposé à l’idée d’une quelconque responsabilité de l’Occident dans cette crise. Les quatre participants se sont toutefois rejoints pour dire que les Européens devaient développer une approche commune des relations entre l’Union européenne (UE) et la Russie. Ainsi, M. Védrine a dit sa conviction qu’une « solution par le haut » demeure« possible et vitale » entre l’UE et la Russie.
I – C’est un peu l’Amérique, un peu la France, mais surtout la Russie surmontant son Histoire tragique, qui ont rendu leur liberté aux peuples assujettis par l’Union Soviétique, après 1945, et permis la réunification de l’Allemagne en 1990 (…).
II – C’est l’histoire d’un grand malentendu entre l’Occident et la Russie (…).
III – La voie des sanctions est contreproductive pour la Russie mais aussi pour l’Europe (…).
IV – S’agissant de l’Ukraine*, je voudrais formuler cinq observations :
1. le Président Porochenko a inscrit à son programme l’objectif de l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. A ma connaissance, le Conseil européen n’a jamais évoqué cette perspective. L’Europe, avant de faire des promesses, doit savoir si elle sera capable de les tenir. La poussée vers l’élargissement a été constante depuis 1990 mais ne contribue-t-elle pas à dissoudre de plus en plus le sentiment de l’unité européenne ?
2. Dans son programme le Président Porochenko a aussi inscrit la mise aux normes de l’OTAN des équipements militaires de l’Ukraine. Est-ce bien raisonnable et surtout compatible avec un statut « à l’autrichienne », entre l’OTAN et la Russie ? Les déclarations martiales de Kiev sur « l’opération antiterroriste » au mois de juin dernier ou sur la « guerre intégrale » aujourd’hui, ne devraient pas être encouragées. Une réforme constitutionnelle a été prévue. Il faut la faire pour garantir l’autonomie des collectivités décentralisées et le droit des minorités.
3. Troisième observation : la Russie dans un souci d’accommodement a jusqu’ici montré une certaine bonne volonté vis-à-vis de l’Ukraine en matière gazière. Cette bonne volonté risque de ne pas être éternelle, si un accord de fond n’intervient pas. L’idée que le gaz de schiste venu d’Amérique pourrait remplacer le gaz naturel est d’ailleurs une illusion.
4. Quatrième observation : les équilibres politiques en Ukraine tels qu’ils résultent des élections du 26 octobre sont fragiles.
5. Enfin, cinquième observation, l’Europe doit s’apprêter à subir de fortes pressions des Etats-Unis pour renflouer l’Ukraine, si elle ne veut pas, par ailleurs, financer le bouclier antimissile.
Tous ces éléments devraient militer pour une approche plus raisonnable et moins idéologique des rapports entre l’Europe et la Russie. Ne sous-estimons pas sa résilience. Comme l’a écrit Henry Kissinger : "La Russie n’est jamais aussi forte ou aussi faible qu’on le croit." Joschka Fischer connaît bien l’Histoire. Il sait que la puissance russe a été tantôt exagérée avant 1914 et dans les années trente, tantôt sous-estimée, après 1918 et en 1941. De même l’URSS a été surestimée au temps de la guerre froide et la Russie considérée comme quantité négligeable après 1991. Il est très important que nous ayons une politique commune pour arrimer la Russie au destin de l’Europe, comme vous l’avez d’ailleurs écrit, cher Joschka Fischer, dans "Gegen den Strom".
En conclusion, le projet européen, passe avant le mécano institutionnel. Comme l’observe très bien Joschka Fischer, la France est très attachée à sa souveraineté politique et l’Europe, pour elle, est d’abord un projet partagé. C’est vrai en ce qui concerne notre modèle social aussi bien que nos rapports avec la Russie ou avec les pays du Sud. Mais il y a plusieurs manières d’exercer ensemble nos compétences. Il faut en discuter.
J’ai toujours pensé qu’une politique de coopération avec la Russie pourrait rapprocher la France et l’Allemagne parce que c’est leur intérêt commun. Ce n’est pas seulement une affaire de commerce. Dans une confrontation de longue durée, l’Allemagne n’a pas intérêt à redevenir un "pays du front". Aujourd’hui, nous devrions ensemble pousser à l’application stricte des accords de Minsk par toutes les parties. Deux guerres mondiales suffisent. Une nouvelle guerre froide n’est pas souhaitable. La "fabrication de l’ennemi" est le premier pas vers le conflit. L’Allemagne et la France ont une responsabilité commune pour faire prévaloir un langage raisonnable et contenir l’aventurisme ambiant.
Voir aussi, à propos de l’Ukraine cet article de Jacques Sapir (19 nov. 2014) : La vérité sur Maïdan
Cet article est le 220ème paru sur le blog CiViQ et le 34ème, catégorie Europe Continent
