Des éleveurs laitiers bretons veulent inventer un nouveau modèle agricole

Publié le par Michel Sorin

 

Le modèle productiviste prend l'eau, les jeunes exigent le respect de l'élevage

 

Le monde paysan breton sent que l'avenir lui échappe. Il est arrivé au bout de l'aventure productiviste dans le cadre de l'agriculture familiale. Celle-ci est confrontée à la violence des effets de l'affirmation du libéralisme et de l'industrialisation, représentée par le dirigeant multi-casquette de la FNSEA, Xavier Beulin.

Voir, 9 octobre 2012 : Les éleveurs APLI partent en guérilla contre le président de la FNSEA

Le quotidien Le Télégramme a montré les images du président Beulin, interpellé à Saint-Brieuc par un jeune éleveur des Côtes-d'Armor, militant de la FNSEA.

Voir cet article (Réseau CiViQ, 12 juillet 2015) : Des éleveurs de bovins et de porcs mettent en cause leurs représentants

Le Télégramme a eu la bonne idée de demander à deux éleveurs laitiers, l'un de l'APLI, l'autre de la FNSEA, de dire ce qu'ils partagent de la façon dont ils voient l'évolution de l'agriculture.

Cela donne cet article paru le 11 juillet 2015 sous le titre

Agriculture. «Inventer un nouveau modèle»

Les images de Xavier Beulin, président de la FNSEA, sévèrement remis en cause par un éleveur, la semaine passée, à Saint-Brieuc, ont marqué. La majorité des agriculteurs refuse les fermes des 1.000 vaches, aux mains des financiers.

Témoignages de producteurs de lait qui veulent reprendre leur destin en main, quitte à se passer des syndicats et coopératives. >

À gauche, Christian Hascoët de Guengat, 120 vaches, 1 million de litres de lait.

À droite, Thierry Duquesne, de Mahalon, 100 bovins, 800.000 litres de lait.

Tous les deux sont en Gaec familial sur des exploitations « normalement viables ». Ils ont 57 et 58 ans, l'âge où la parole se libère, l'âge où l'on s'inquiète pour transmettre son outil de travail. L'un est adhérent actif de l'Association des producteurs de lait indépendant (Apli), l'autre est militant de la FDSEA. « Nos analyses convergent à plus de 95 % », disent-ils. Propos partagés.

Un constat. « Si l'on prend la poudre de lait, le beurre, le lactosérum, il y a eu de 35 à 45 % de baisse du prix entre 2013 et 2015. Et ça va encore baisser. Le lait est aujourd'hui payé au même prix qu'il y a 25 ou 30 ans ». « Nous continuons à produire pour faire tourner les laiteries. Les industriels ne nous donnent pas des prix mais des volumes. Ils restructurent ainsi leurs outils. Bel, Danone, Lactalis investissent dans tous les pays du monde. Avec quel argent ?

Quant aux coopératives, elles collectent le lait le moins cher possible pour donner leurs résultats à leurs filiales ». « Nous sommes une variable d'ajustement pour les entreprises. Je crains que le lait connaisse une crise structurelle comme a connu le porc, avec des prix de survie qui nous obligent à faire toujours plus ».

Des causes. « Nous avons le meilleur lait du monde, des compétences humaines, un environnement et un climat très favorables et des prix catastrophiques. Les producteurs n'ont pas su s'organiser. Ils ont des contrats sur cinq ans avec les laiteries qui les rendent prisonniers ». « La contractualisation des producteurs avec les coopératives et les entreprises pour cinq ans était une erreur. On est intégré à nos laiteries. I

l faut sortir de ce schéma. Avec des contrats sur un an, nous aurions déjà plus de possibilités de faire pression ». « Enfin, le marché mondial n'a pas suivi l'augmentation de la production suite à un afflux de lait et les prix se sont effondrés. 1 % de produits en trop, c'est 25 % de prix en moins pour nous ».

Des responsabilités.

« Dans nos syndicats, les responsables défendent l'outil industriel avant l'éleveur. Ils ont des oeillères. Les jeunes sont manipulés par leurs aînés qui ont eux-mêmes des instructions au niveau national. Il faut savoir évoluer dans sa pensée ». « Xavier Beulin, censé défendre les producteurs, est quand même président d'un organisme représentant les coopératives européennes. Il y a un problème. Ses intérêts sont contradictoires ».

« Les fermes de 1.000 vaches ne sont pas viables si ce n'est avec des mains d'oeuvre à bas coût. Cela ne peut se développer. Ou alors on veut que le lait soit un sous-produit de la méthanisation ». Des conséquences « Le point d'équilibre de la tonne de lait avec un prélèvement a minima pour que l'éleveur puisse vivre est estimé à 360 €. Pour les jeunes qui s'installent et qui doivent s'endetter, il faudrait 400 €. Nous en sommes à 305 €. Il y a déjà une difficulté à motiver les jeunes vu les contraintes de ce métier. Là ce ne sera plus possible sans aucune lisibilité sur l'avenir.

Depuis 2009, la situation se dégrade. Si les éleveurs disparaissent, ce sont les cultures de céréales qui les remplaceront. Une catastrophe pour l'emploi. Des campagnes vides comme dans les zones céréalières ».

Des solutions. « Il faut une gestion dynamique de la production qui suit la demande. Les producteurs doivent aussi devenir les vendeurs. Il faut donc massifier l'offre, produire, par exemple, sur un territoire comme la Bretagne dans un lien commun avec une centrale d'offre qui gère les volumes et pourra négocier car elle aura du poids. Ce ne sont pas les Chinois mais les Bretons réunis qui auraient dû créer une tour de séchage à Carhaix. Il faut créer une nouvelle structure indépendante des syndicats et des coopératives, comme un office du lait car les organisations de producteurs "maison" des industriels ne marchent pas ». « Nous ne voulons pas produire toujours plus mais avoir un prix suffisant pour gagner notre vie ».


Cet article est le 288ème paru sur le blog CiViQ et le 60ème, catégorie Agriculture Alimentation

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