AG 2015 des producteurs de lait APLI : rapport d'orientation du président
Boris Gondouin veut redynamiser l'APLI en l'ouvrant à tous les éleveurs
La crise laitière devrait, comme en 2009 avec la grève des livraisons de lait, amener les éleveurs à mener des actions. Ce n'est pas le cas. Les responsables de l'Association des producteurs de lait indépendants (APLI) constatent un découragement certain parmi leurs membres. C'est ce qui a conduit le président Boris Gondouin*, éleveur laitier dans le nord de la Meuse, à proposer des solutions afin de peser davantage au niveau professionnel.
* Voir (21 novembre 2014) : Boris Gondouin nouveau président - Réseau CiViQ
Voici le rapport d'orientation qu'il a présenté lors de l'assemblée générale APLI à Cherré (Maine-et-Loire), le 15 décembre 2015 :
Ma tâche consiste, maintenant, à vous présenter le rapport d’orientation de notre assemblée générale 2015. Cette tâche, vu le contexte laitier actuel, me parait plus lourde que jamais. Mais, à titre personnel, souhaitant « lever le pied » sur le plan de mon engagement, elle sera aussi l’occasion de vous livrer, sans contrainte, mon ressenti sur la situation et sur les options qui se présentent à nous.
Depuis la création de l’APLI en 2009, notre discours a toujours eu pour socle de souligner que nous foncions droit dans le mur. Aujourd’hui, j’affirme que nous nous y sommes écrasés !
Malgré nos analyses, les solutions que l’on nous a proposées se sont avérées d’une inefficacité rare.
Je ne suis pas là dans la prévoyance, je vous parle de la réalité du terrain et quand, lors des premières réunions de mobilisation, Pascal Massol soulignait que si nous ne faisions rien, 5 ans plus tard la moitié des éleveurs présents ne seraient plus producteurs de lait, il ne se trompait pas.
Les contrats, les organisations de producteurs verticales, la libéralisation des volumes, la disparition de la gestion administrative ont accentué la purge, accentué le mal être, accentué la déficience économique et accéléré l’industrialisation de l’élevage.
L’APLI a-t-elle une part de responsabilité dans cette décadence ? Je ne le pense pas.
D’abord parce que le concasseur que nous subissons est en marche depuis plus longtemps que nous existons et il est programmé pour fonctionner quelque soient les obstacles, bafouant la volonté du consommateur ou les espérances du paysan. Si vous voulez une preuve matérielle, je vous l’apporte.
Comment s’expliquer qu’aujourd’hui le prix du tourteau de soja, sous-produit s’il en est, soit supérieur au cours du soja graine entière ?
N’a-t-on pas dans ce pays, la fleur de l’industrie de la protéine, qui plus est dirigée par l’excellence du syndicalisme, qui pourrait, sans tomber dans l’offrande et la solidarité, au moins restaurer une réalité évidente ?
Ensuite, parce que l’APLI, malgré sa fougue et sa volonté n’a pas eu ou n’a pas su se donner les moyens d’aboutir. La jeunesse de notre mouvement l’a privé de financement conséquent, de réseau, d’appuis efficaces.
La puissance des industriels, l’abandon du politique, la faiblesse du syndicalisme traditionnel, ont contraint les producteurs à s’engager par la force dans la contractualisation, perdant leurs dernières libertés et, conséquence collatérale, effritant l’effectif de notre mouvement auquel, bien évidemment, s’ajoute le flot des cessations, seule alternative pour ceux d’entre nous qui le pouvaient.
Inévitablement, il ne faut pas se le cacher, face à ce « broyeur à paysans » et au manque d’armes pour se défendre, le mouvement s’est essoufflé sur le terrain, des tensions sont apparues et le découragement à repris le dessus. Pouvait- il en être autrement ?
Vous qui vous êtes déplacés, j’imagine que vous attendiez quelques lueurs d’espoir et que mon discours est à l’opposé de vos attentes. Contrairement à ce que vous pensez, ce n’est pas le cas, mais je me dis souvent : pour résoudre un problème, il faut bien le poser. Je crois que c’est fait.
A nous, non pas de sombrer dans la désolation et le pessimisme irréversible, mais de tirer les enseignements de nos échecs pour savoir rebondir sans refaire les mêmes erreurs.
Non pas rebondir comme une obligation, mais comme un devoir. Un devoir pour nos collègues en détresse, pour nos successeurs, pour nos concitoyens et parce qu’il est anormal qu’au 21ème siècle, toute une catégorie professionnelle travaille sans rémunération, dans l’angoisse et sans avenir !
D’autant qu’il y a ici ou là des infléchissements.
Dans le Sud Ouest, par exemple, France Milk Board parvient à mettre en concurrence les industriels et obtient des négociations équitables. L’EMB auquel nous adhérons, poursuit son travail d’argumentation et de pression au niveau de l’Europe.
Mon avis, et bien que ce ne soit l’objectif premier de l’APLI, il nous faut réfléchir à prendre plus de poids en devenant peut-être un syndicat. Un syndicat d’éleveurs ou une association élargie, regroupant toutes les filières qui connaissent elles aussi les mêmes souffrances, autour de quelques piliers indiscutables tels que :
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la prise en compte des coûts de production,
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la rémunération du travail,
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la création de collectifs dans les coopératives face aux conseils d’administration.
Ainsi, les effectifs pèseront, les moyens de fonctionnement seront abordables et conséquents, de nouvelles énergies apparaîtront pour reprendre le flambeau. Ce flambeau qui ne demande qu’à être rallumé et pourrait l’être aisément.
L’APLI est un feu qui a connu son apogée en 2009 et qui, pour les raisons que j’ai évoquées précédemment a doucement perdu en puissance. Mais il est comme ces flambées de branchages dont nous avons l’habitude sur nos fermes. Une immense flamme tant qu’il y a de la matière, puis quelques braises. Quelques braises rares, mais qui ne s’éteignent jamais et qui ne demandent qu’à repartir au moindre mouvement ou justement, au moindre réapprovisionnement…
Il y a quelques jours, 195 pays se sont entendus pour lutter ensemble contre le réchauffement climatique. Comment des éleveurs laitiers, de porcs, d’ovins, de volailles ne pourraient-ils pas s’entendre pour lutter contre le fléau qui nous touche ?
Le mouvement « Apliste » a débuté autour d’une citation de Marcel Aymé :
« L’injustice sociale est une évidence si familière, elle est d’une constitution si robuste,
Qu’elle paraît facilement naturelle à ceux qui en sont victimes ».
Je vous en propose une nouvelle d’Albert Einstein, si vous approuvez mon analyse : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »
Cet article est le 337ème paru sur le blog CiViQ et le 94ème, catégorie Agriculture Alimentation
