C Matthews : la République doit intégrer l'avènement de l'ère numérique
L'actuel projet de loi pour une République numérique ne va pas dans ce sens
A la suite de la publication sur le blog du MRC 53 et sur Facebook d'un texte de Martine Souvignet concernant l'économie numérisée (voir, 29 déc. 2015, Martine Souvignet évoque l'économie numérisée), un échange a été établi à l'initiative de Cédric Matthews. Il a porté, notamment, sur le Projet de loi pour une République numérique. Introduction :
Le numérique et ses usages sont au cœur d’un vaste mouvement de transformation de notre économie, de redéfinition de nos espaces publics et privés, et de construction du lien social. Les conséquences de ces évolutions sont dès à présent globales, et dessinent l’avenir de l’ensemble de notre société. La République du 21e siècle sera nécessairement numérique : elle doit anticiper les changements à l’œuvre, en saisir pleinement les opportunités, et dessiner une société conforme à ses principes de liberté, d’égalité et de fraternité
Voici le texte qu'il a publié ce 30 décembre sur son blog « Citoyens pour une République moderne ».
2017, pour une contre-République du numérique
« La République est moderne et comme tout ce qui est moderne, elle est fragile ». Ainsi s’exprimait Régis Debray lors de la première réunion de République moderne, le mercredi 16 décembre 2015, à l’assemblée nationale.
Si l’on veut la protéger, il faut analyser ce qui pourrait la fragiliser. Cela va du nationalisme comme étant une maladie de la nation jusqu’aux instances européennes supranationales qui appliquent aveuglément les règles inscrites dans les traités. Cette menace ne s’arrête pas aux frontières physiques des territoires et des traités : fragilisante, elle est polymorphe, plastique, libérale, terroriste et cybernétique. La menace cybernétique, en particulier, prend le pas sur les instances historiques grâce à la gouvernementalité algorithmique au sens où l’entend Antoinette Rouvroy : « un mode de gouvernement des comportements qui se nourrit essentiellement des données massives, brutes et décontextualisées du web, qui fonctionnent comme de purs signaux. ».
Nous évoluons vers un monde plus instrumenté, plus interconnecté, plus intelligent où la rationalisation des processus des entreprises et des services publics par l’automatisation crée du chômage et du low-cost. L’Etat pourrait en devenir lui-même low-cost s’il ne considérait pas à sa juste mesure l’ampleur du phénomène en cours. Au-delà de la fuite des données vers les grands groupes américains des NTIC se posent les conditions de leur exploitation et de leur marchandisation, mais aussi de la destruction massive de l’emploi liée à l’automatisation. Les évaluations actuelles indiquent que 30 à 40 % des emplois vont disparaître d’ici 10 ans. Nul n’est à l’abri. Même le métier de médecin est menacé par la réalisation de diagnostics médicaux automatiques, me confiait Paul Jorion lors d’une courte discussion. Soulignons que Google investit 40 % de son budget sur la R&D en santé. Les universités classiques sont aussi en concurrence avec de nouveaux parcours désignés de l’extérieur par Google et Microsoft. Ainsi, l’installation de l’université de la singularité qui se veut un club pour « éduquer, inspirer, et guider les leaders dans 10 ans » est un premier pas vers l’adoption d’un nouveau monde post-humain. Son inspirateur Ray-Kurzweil est au fondement d’un courant de pensée transhumaniste et darwinien. « Il est normal que l’entité qui n’a pas su s’adapter, en vienne à disparaître. ». Tout peut être résolu par les technologies, y compris le politique. Effectivement, si c’est le chemin en cours, la République est fragile et en danger. Le serait-elle par un manque d’adaptation à ces nouvelles contraintes environnementales ? Est-ce une question de volonté perdue ou d’incapacité à réagir dans un environnement technique qui impose son rythme de disruption aux sociétés de plus en plus prolétarisées ?
En réponse, il ne semble pas aujourd’hui que le projet de loi du gouvernement pour une République numérique, qui prévoit notamment de renforcer et d’élargir l’ouverture des données publiques engagée par l’État, soit une réponse adaptée pour renforcer le socle de notre République. Bien au contraire, si les données sont mises à disposition sans un cadre réglementaire réfléchi, elles seront exploitées et monnayées par ceux qui en ont déjà la capacité, c’est-à-dire les Google et consorts. Il est malheureusement prévisible que la captation de la valeur se fera par les mêmes parties prenantes.
Dans ce nouveau monde numérisé, cybernétique, algorithmique, automatique tout doit être repensé, non pas dans le sens d’une République numérique, mais dans le sens d’une contre-République du numérique. Une République qui ne porte pas le numérique comme une prothèse technique mal agencée et imposée de l’extérieur. Mais une République qui a absorbé dans sa constitution l’avènement de l’ère numérique.
Le signe de ce retournement d’une contre-République du numérique viendrait de la présentation d’un programme pour les élections présidentielles de 2017 qui soit en mesure de dire aux citoyens qu’un nouveau monde est là, qu’il peut être tout autant destructeur que bénéfique pour l’éducation, la santé, l’emploi, la laïcité, la langue française, les sciences et la recherche. Mais il faudra prendre le bon chemin, celui de l’exigence, celui de la pensée en s’inspirant de ceux qui ont réfléchi de façon approfondie à ce sujet et qui préparent aussi une réponse académique avec une contre université du numérique, réponse potentielle aux attentes de la jeunesse et de notre société.
Cet article est le 336ème paru sur le blog CiViQ et le 51ème, catégorie France
