Changement de ton de Trump à l'égard du président de la Colombie
Gustavo Petro rappelle que la défense du pays repose sur le peuple
La Colombie a été directement attaquée par le président des USA, Donald Trump, celui-ci affirmant que le président Gustavo Petro était le chef du trafic de drogue dans le pays, en collusion avec les dirigeants du Venezuela voisin.
Joël Lopes, ex membre de Réseau CiViQ, a communiqué le discours du président colombien, le 7 janvier, à Bogota, rendant compte à la foule de sa démarche auprès du président Trump, laquelle s'est révélée positive - voir (La Presse, 7 janvier) Trump dit qu'il recevra son homologue colombien Petro à la Maison-Blanche.
Le discours du président Petro a été traduit et mis en forme par Jean-Marc Adolphe pour les humanités | Média indépendant.
Voici cette traduction des Palabras del pdte Gustavo Petro.
L’idée de cette mobilisation nationale, c’est de communiquer face à la menace verbale récemment proférée par le président des États-Unis, et de réfléchir à ce qu’il convient de faire. Car, depuis toujours, la défense fondamentale de la Colombie a reposé sur son peuple. Cette fois encore, il s’agissait de donner des orientations sur la manière dont cette défense doit être assurée.
J’avais préparé un discours assez dur, parce que je connais la guerre. J’en ai vécu une part, il y a longtemps. Beaucoup de choses ont changé : aujourd’hui il y a des drones, des anti-drones, le spectre électromagnétique… Mais une chose n’a pas changé : le peuple. Je sais que si quelqu’un osait s’en prendre à moi — quelle qu’en soit la forme —, par l’histoire de la Colombie et par le soutien que nous avons conquis et qui ne cesse de croître, le peuple colombien entrerait dans le conflit. Et alors se répéterait ce que nous connaissons déjà depuis deux siècles de République. C’est précisément ce retour du passé que j’essaie d’éviter depuis trente-quatre ans. C’était le sens du processus de paix du M-19 (2) : éloigner la violence. Et nous y sommes parvenus, du moins en partie. Mais la violence, comme chacun le sait, continue en Colombie, certes réduite, mais toujours présente. Et dans ce domaine, les médias — ou plutôt leurs propriétaires — ne nous ont jamais aidés.
Ce conflit verbal, jusqu’à présent, a été déclenché par des Colombiens eux-mêmes — non pas parce qu’on nous détesterait à l’étranger, ni parce qu’il existerait une inimitié réelle. Nous ne sommes les ennemis d’aucun peuple au monde. Non, ce conflit naît du sectarisme politique colombien, ce même mal qui, comme l’histoire récente le montre, nous conduit toujours aux guerres civiles. Depuis le 9 avril 1948, nous comptons sept cent mille personnes assassinées. Cela s’appelle un génocide. Et la racine de ce génocide, c’est la manière maladroite, ignorante et brutale dont la Colombie a été gouvernée. Aujourd’hui encore, les héritiers de cette élite oligarchique — comme je l’appelle — ont tenté, à maintes reprises, d’exclure le peuple, de le priver de sa part de la richesse qu’ils s’approprient. Et, pour cela, ils n’ont jamais hésité à recourir à la violence. Ce n’est même pas comme aux États-Unis, où les inégalités, si réelles soient-elles, demeurent moindres. Là-bas, au moins, chacun perçoit la possibilité d’une opportunité, d’un avenir : remplir son réfrigérateur, posséder une voiture, une maison. C’est ce rêve — celui d’une vie digne — qui attire tant de Colombiens. Car ici, chez nous, on n’a pas de voiture, on n’a pas de maison, on ne peut même pas remplir son réfrigérateur. Et, souvent, il faut dire les choses comme elles sont : beaucoup n’ont même pas de réfrigérateur.
Mon combat, depuis toujours, c’est la justice sociale en Colombie. Les chiffres officiels le confirment : en trois ans, nous avons divisé par deux le taux de mortalité infantile due à la malnutrition par rapport à ce que nous a laissé le gouvernement Duque. Cela, nous l’avons accompli grâce au travail de 90.000 professionnels, en majorité des femmes : des médecins, des infirmières, des agents de santé, des psychologues. Car, en réalité — et là-dessus, Trump n’a pas tort —, ce n’est pas le président qui est malade ; c’est la société colombienne elle-même, rongée depuis soixante-quinze ans par la violence. Dans les régions en conflit, des milliers de personnes souffrent, physiquement et mentalement. Beaucoup ont été témoins de massacres, ont vu tomber des bombes. Ce que certains ont vécu au Venezuela, le peuple colombien l’a subi pendant des décennies : des milliers de bombes, des massacres sans fin, la peur devenue quotidienne. Pourtant, la situation s’améliore. Dans les jours qui viennent, je remettrai à la hiérarchie militaire les résultats concrets de ces trois années : les données officielles et satellitaires de notre lutte contre le trafic de drogue. Je veux seulement citer deux chiffres : sous le gouvernement Duque (3), la culture de la feuille de coca a quintuplé ; sous le nôtre, nous avons réussi à stopper cette croissance. Et, au 31 décembre, nous avions saisi 2.800 tonnes de cocaïne, mon objectif initial, sans que cela ne frappe les paysans colombiens. Car nous avons choisi la voie de la substitution volontaire. Trente mille hectares sont déjà enregistrés dans ces programmes. Pourquoi Duque a-t-il échoué ? Parce qu’il a préféré la force à la parole : la substitution forcée à la coopération. Et lorsque l’on frappe les paysans, ils réagissent ; ils soutiennent les groupes armés là où ils vivent ; ils renforcent la culture de la feuille de coca. C’est ce qui s’est produit. Duque n’aimait pas le peuple. Il l’a attaqué, et la réponse a été davantage de violence. Tous les groupes armés existants aujourd’hui — à l’exception de l’ELN (4) — sont nés sous son gouvernement. Voilà pourquoi nous avons aujourd’hui quatre cents blessés dans les rangs de l’armée et de la police : les conséquences directes de cette logique de guerre. Et pendant que ces blessures se multiplient, les responsables politiques de droite, ceux-là mêmes qui ont entretenu des liens avec le narcotrafic, ont condamné la Colombie à atteindre le niveau de culture de coca le plus élevé de son histoire. Ce sont eux, aujourd’hui, les auteurs de cette crise — que nous appelons pour l’instant diplomatique, ou verbale — entre les États-Unis et la Colombie. Et comme toujours, les grands médias, sous la direction de leurs propriétaires liés à l’extrême droite, ont tout mélangé, semant la confusion, comme s’ils souhaitaient voir des hélicoptères survoler Bogotá pour bombarder ce palais. Ils oublient seulement une chose : ici se trouve l’épée de Bolívar, et j’ai le devoir de la protéger en tant que membre de l’Ordre des gardiens de cette épée, symbole de notre liberté.
Toute cette crise, cette tempête verbale que nous voyons aujourd’hui, n’est pas née à Washington : elle a été fabriquée par des politiciens colombiens eux-mêmes. À Miami, à Washington, ils ont multiplié les mensonges — publiquement, sans vergogne. Et à force de mensonges, ils ont fini par convaincre Trump que j’avais une usine de cocaïne ! Ils sont allés lui dire que j’étais l’homme de paille de Maduro, et, là-bas, l’extrême droite a bâti une thèse absurde : celle d’un soi-disant “Cartel de los Soles” dont je serais le représentant. Ce qu’ils ont oublié de dire, c’est que voilà vingt ans que je risque ma vie ; que ma famille a dû s’exiler au Canada ; que j’ai été victime de plusieurs attentats — trois ou quatre, dont un, en direct, à Cúcuta, en 2018, lorsque j’étais candidat à la présidence. Et aujourd’hui, Trump affirme une chose insensée pour tout Colombien : que « Petro est le chef du trafic de drogue ». Moi, qui ai failli être tué quatre fois ; moi, qui ai passé dix ans de ma vie à affronter, au péril de ma peau, une machine de mort responsable de 300 000 assassinats — le paramilitarisme, dans son alliance avec le pouvoir politique. Car l’expansion mondiale du trafic de cocaïne depuis la Colombie vient précisément de cette alliance : celle des narcotrafiquants armés avec des assassins, couverts par 35 % du Sénat, comme l’a lui-même reconnu Mancuso (5). Voilà la vérité que ces mêmes politiciens veulent aujourd’hui effacer. C’est de tout cela que je souhaitais parler aujourd’hui. Mais j’ai dû changer de discours. Au milieu de cette dispute verbale avec Trump sur les réseaux sociaux, on m’a conseillé de ne pas communiquer de cette façon. J’ai donc accepté de parler directement avec lui, au téléphone — pour la première fois depuis qu’il est président. L’appel a duré près d’une heure. Il m’a écouté ; j’ai pris soin de ne pas trop parler. J’ai abordé deux sujets essentiels. Je lui ai dit — et j’ai demandé — que les communications directes entre nos ministères des Affaires étrangères soient rétablies, ainsi que le dialogue présidentiel régulier entre nos deux pays. Car c’est par le dialogue, et non par la calomnie, que la Colombie peut défendre sa dignité.
Je lui ai ensuite parlé du Venezuela. Je lui ai dit que je lui avais écrit une lettre — je ne sais pas si elle lui a été remise ou si quelqu’un l’a interceptée au ministère des Affaires étrangères. Dans cette lettre, je proposais une alliance. Je lui ai répété cela de vive voix : le monde, l’humanité, la vie ont besoin que nous cessions de brûler du pétrole, du charbon et du gaz, responsables à 75 % de la crise climatique. Si nous ne le faisons pas, nous passerons de la crise à l’effondrement : c’est ce que disent quatre mille scientifiques à travers le monde. L’effondrement, ce serait la fin du retour possible. Nos petits-enfants mourraient, et nous vivrions de plus en plus mal dans un monde ravagé par les catastrophes. Un progressiste véritable ne permettra jamais que la vie humaine disparaisse de la Terre.
Je lui ai expliqué que cette alliance devait être fondée sur l’énergie propre — non sur le pétrole ni sur le charbon. Car si l’alliance repose sur ces ressources, alors elle ne ferait que transformer le Venezuela, la Colombie, demain le Chili ou l’Argentine pour leur lithium, en cibles de nouvelles menaces. Partout, les puissances s’emparent des terres pour l’énergie : ils ont bombardé le Nigeria pour son pétrole, veulent le Groenland pour son eau et les terres fertiles qui se trouvent sous la glace. Et si cette glace fond, libérant le méthane, alors la crise deviendra effondrement. J’ai conclu : nous devons agir maintenant, pour que la Terre demeure vivante.
Après cet échange, Trump a publié un message : il a dit qu’il avait été « honoré de parler avec le président Gustavo Petro », qu’il espérait me rencontrer prochainement à Washington, à la Maison‑Blanche, et que nos ministères des Affaires étrangères préparaient la rencontre. Et j’ai accepté, car le dialogue direct reste fondamental. On nous reproche souvent de parler aux violents. Mais parler n’est pas pactiser : parler, c’est tenter d’empêcher la mort, de réduire le nombre d’enfants recrutés, de remplacer les cultures illicites par d’autres. Telle est ma mission : qu’il y ait moins de morts en Colombie. Les chiffres sont clairs : l’an dernier a été l’une des années les moins violentes du siècle. Les homicides, les vols — y compris urbains — ont chuté de 70 % dans plusieurs régions. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, les gens mangent un peu mieux. Quand un jeune homme ne vit plus dans le désespoir, il ne se laisse plus recruter. Nous avons ouvert des universités gratuites, réduit la pauvreté de plus de deux millions de personnes.
Mais il faut aller plus loin : tant que la terre fertile restera entre les mains des grands propriétaires terriens, les paysans continueront à cultiver sur des pentes arides, et les aliments resteront chers. C’est pourquoi nous redistribuons la terre : un million d’hectares déjà transférés aux paysans. Plus de terre, plus de nourriture, plus de justice. Nous avons aussi dénoncé le mensonge du « meilleur système de santé ». C’est faux. Nous avons le pire taux de mortalité infantile et maternelle de l’OCDE, car la santé, ici, est devenue un commerce. Pendant que des enfants meurent, l’aéroport de Carthagène se remplit de jets privés. Ceux des grands propriétaires d’EPS. Voilà la vérité.
Revenons à la conversation avec Trump. J’ai insisté : la paix du Venezuela et la paix de la Colombie sont indissociables. L’un ne peut exister sans l’autre. Il faut éliminer le principal facteur de violence qui nous relie : l’ELN, qui opère des deux côtés de la frontière et assassine encore des paysans. J’ai rappelé Camilo Torres Restrepo, prêtre et révolutionnaire, dont je garde la dernière soutane ici, au palais. Quand je l’ai montrée à un diplomate américain, il s’est levé et s’est signé. Nous avons parlé longuement de cette histoire ; il connaissait la Colombie. Ces gestes comptent : ils prouvent que le dialogue crée la compréhension. Tant que cette parole existe, il ne faut pas baisser la garde. Nous devons encore parler — à la Maison‑Blanche, au Venezuela, au monde. La paix dépend de cela : la communication directe, la sincérité. Je l’ai dit à Trump : les États‑Unis viennent chercher le pétrole, pas la Colombie. Et je ne peux pas accepter cette confusion. Car toucher au pétrole, c’est toucher à notre souveraineté ; et si l’on touche à la Colombie, le pays répondra. Mais mon objectif, à moi, n’est pas la guerre. Je ne veux pas que les mères colombiennes continuent de craindre pour leurs enfants, ni que nos jeunes soldats meurent pour des causes injustes. Depuis trente‑quatre ans, ma priorité est la paix. La paix se construit par le dialogue, pas par les bombes. Et c’est pourquoi j’accepte la main tendue du président Trump : pour parler d’énergies propres, de vie et d’amour. Que la Colombie dorme tranquille. Là où la violence recule, la transformation naît. Là où la paix s’installe, la beauté demeure.
Vive la Colombie, pays de la beauté. Vive la Colombie en paix. Merci à la Colombie. Merci au peuple. Merci à Bogotá pour cette soirée mémorable.
Cet article est le 656ème paru sur le blog Réseau CiViQ - le 41ème, catégorie Monde
Article paru le 08 janvier 2026 sur http://civiq.over-blog.com
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